Le système biomécanique de Vsevolod Emilievitch Meyerhold peut
se définir non seulement comme une manière de préparation de lacteur et comme une
sorte dexpression scénique, mais aussi comme un système théâtral global.
Cependant, il faut absolument avoir en vue la détermination d'Aleksey Aleksandrovitch
Gvozdev qui, en parlant de système théâtral, pense aux "relations entre la
dramaturgie, la scène, le jeu dacteur et les spectateurs" Et cest
justement par les relations de ces quatre éléments: lespace scénique, le public,
le jeu dacteur et le matériel dramatique, complétés par le rôle du metteur en
scène en tant que facteur créatif de sublimation de ce qui précède, que
sexpriment les caractères principaux de la création de Meyerhold, y compris sa
conception "biomécanique" de la vie scénique. Parmi les premières
nouveautés, théoriques et pratiques, que Meyerhold a introduites dans son écriture de
metteur en scène, il faut citer la restructuration de la scène, la division de
lespace scénique et le renoncement de la "boîte sans le quatrième mur."
Sa réforme de la scène commence par la méthode de la stylisation, annoncée
durant le travail au Théâtre-Studio. La stylisation amène Meyerhold à "la
résolution de la mise en scène par espaces," cest-à-dire à
lélimination des coulisses et lintroduction de lacteur, en tant que
moyen principal dexpression théâtrale, au fond." Ainsi commence la
destructuration de lespace scénique, héritage de lancien théâtre, celui
quAleksey Gvozdev appelle "le théâtre de lépoque de la
Renaissance" et qui, entre autre, met en promotion la scène -boîte." La
destructuration de la scène fait éveiller chez Meyerhold le goût pour le théâre des
époques qui précèdent celle de la Renaissance, en particulier, le théâtre espagnol commedia
dell arte, et bien sûr, le théâtre antique: "Si le Théâtre
conditionné demande la destruction des décorations [...], ne tolère pas la rampe [...]
nest-il pas vrai que cela mène vers la résurrection du théâtre antique? Certes.
Le théâtre antique, par son architecture, contient tout ce qui est nécessaire au
théâtre de nos jours: il na pas de décorations, lespace a trois dimensions
[...]. Le théâtre antique pour sa simplicité, avec les places pour le public en forme
de fer à cheval, avec lorchestre, représente lunique théâtre qui puisse
accepter un répertoire varié: La Foire de Blok, La vie de
lhomme, d Andreev, les tragédies de Meterlink." La division de la
scène, commencée pratiquement par le travail du Théâtre-Studio, présentée
théoriquement dans larticle "Vers lhistoire et la technique du
théâtre", atteint son point culminant par la résolution constructiviste du
"Le Cocu magnifique" et "La Mort de Tarelkin". Non seulement la scène
dans ces deux pièces ne ressemble pas à la boîte de la Renaissance, mais en plus, elle
est fortement dynamisée et mise en fonction de la représentation. Elle est dénudée au
maximum, en retenant uniquement les éléments qui donnent la possibilté à lacteur
dexprimer son art. Ainsi, vers les années vingt, Meyerhold a finalement réalisé
ce dont il rêvait en 1912, lorsquil avait publié son étude "Vers
lhistoire et la technique du théâtre" : les objets sur la scène ne
représentent plus une "mise en scène", mais simplement une superstructure du
corps et des mouvements des acteurs. Ainsi les ailes du moulin à vent dans " Le Cocu
magnifique" ne tournent quaux moments strictement déterminés, les aceurs
passent intensivement par la machine à hacher dans "La Mort de Tarelkin" , les
escaliers dans "Le Cocu magnifique" représentent un allongement
tridimensionnelle de lespace pour le jeu. Le jeu de la lumière est aussi en
relation avec le problème de lespace scénique. Meyerhold est lun des
premiers metteurs en scène du XXe siècle qui ait déplacé les sources de lumière de la
scène sur le parterre. Et ce qui est encore plus significatif, Meyerhold donne au jeu de
la lumère une place aussi importante que celle de la musique et le rythme dans la
représentation: "La lumière doit avoir sur le spectateur le même effet que la
musique. Il faut quil y ait des tacts de la lumière. La partition de la lumière
peut se construire daprès le principe de la sonate."
La démolition de "la scène-boîte" du systéme théâtral introduit encore un élément, très important daprès Meyerhold-cest le spectateur. Il nexsiste plus déjà le mur imaginaire de la chambre séparant la scène du parterre. Non seulement les acteurs ne jouent plus sur la scène "comme sils étaient seuls" , mais bien au contraire, on exige deux quils soient conscients, à tout moment, des réactions du public: "Une particularité de la créativité de lacteur (à la différence de celle du dramaturge, du metteur en scéne ou à dautres artistes) est celle que le processus de création se déroule devant les yeux des spectateurs. Par conséquent, entre lacteur et le spectateur se créent des relations particulières: lacteur met le spectateur dans une situation de résonateur qui réagit à toutes les nuances de son expression artistique. Et vice-versa, en suivant son résonateur (le public), lacteur réagit immédiatement par linermédiaire de limprovisation, à toutes les exigences qui viennent des spectateurs. Cest par une quantité de signies venant du public (bruit, mouvement, toussotement, rire) que lacteur doit, sans, faute, déterminer lattitude des spectateurs envers la représentation." De cette manière, daprès Meyerhold, on atteindra le but: "gouverner le public pour ne pas laisser un seul spectateur indiférent." Dans la conception de la représentation, le metteur en scène doit également penser au caractère du public et ses réactions: "Le metteur en scène qui prépare la représentation commet dénormes fautes sil ne tient pas compte du spectateur." Pour atteindre cette exigence, Meyerhold considère "qu il faut, avant tout, placer le spectateur de manière que le rythme de la représentation le pénètre." Cest pourquoi on introduit le proscenium en tant que meilleur moyen pour atteindre le but. Le proscenium est, pour Vsevolod Emilievitch le pont entre la scène et le public, cest le moyen de faire déverser le public dans la présentation. Lutilisation du proscenium ou plutôt sa réadaptation, contribuera non seulement à donner au public un nouveau rôle, mais le proscenium devient un moyen de plus pour détruire la scène - boîte. Daprès Vsevolod Emilievitch, larchitecture du théâatre de la Renaissance, avec la division en parterre, balcons, loges, ne correspond pas à lesprit du théâtre, car le spectateur se trouve éloigné du spectacle. Ce morcellement ne convient pas, non plus, du point de vue des angles différents dont on suit ce qui se passe sur la scène. (Mentionnons seulement que cet avis, exprimé en 1934, correspond aux systèmes des théâtre-triangle et théâtre-droite dont Vsevolod Emilievitch parle en 1912. Ce nest pas sans raison que le spectateur soit en dehors du triangle au théâtre-triangle. En ce qui concerne le théâtre-droite, le public est déjà intégré au système théâtral. La décision de Meyerhold pour le théâtre-droite est définitive car ce théâtre offre des possibilités au metteur en scène de mettre en évidence le conditionnement en tant que moyen naturel de lart scénique). Afin déviter, dune part, cette division du public, et de permettre, dautre part, "le déversement" du public dans le spectacle, Meyerhold propose de détruire dabord "la scène-boîte". La première attaque fut produite par ceux qui avaient prolongé le proscenium profondément dans la salle des spectateurs [...]. Le nouveau théâtre naura plus de scène-boîte; il ne reste que le proscenium où se passera laction. Dans le théâtre antique cet endroit se nomme orchestre. Cet espace peut avoir la forme dun cercle, dun quadrangle, dun triangle, dune ellipse, peu importe. "La forme de lorchestre, dit Meyerhold, correspond aux buts de lorganisation que le metteur en scène doit réaliser en tant quauteur de tout le projet."
Il y eut de vives réactions de la part des contemporains de Vsevolod Emilievitch à propos de sa conception du matériel dramaturgique. Notamment, le materiel dramaturgique et non la dramaturgie! Il sagit de matériel qui serait façonner par le metteur en scène daprès son idée et ses besoins, en relation avec la stucture imaginée de la représentation et la conception de lesthétique théâtrale du metteur en scène. Cest sur ce point quon peut remarquer une forte dissonance des positions de Meyerhold dans les années de ses débuts et dans la période des années mûres. Ainsi, en 1912 il considérait que "le nouveau théâtre devait croître de la littérature," une dizaine dannées plus tard déjà, Vsevolod Emilievitch navait plus de temps à attendre une dramaturgie qui convienne à son théâtre, de sorte quil ait pris lui-même linitiative et, par ses propres moyens théâtraux, il sengagea à introduire un esprit nouveau dans le corps ancien." La question de primauté dans les relations: texte dramatique - théâtre, chez Meyerhold, tout simplement nexiste pas: tout y est soummis à lexpression théâtrale en général. Cest pourquoi, sans complexe, en 1924, Meyerhold se permet de diviser "La Forêt" du classique Ostrovski en 33 épisodes violant par là toutes les "règles du bon-ton" sans montrer du respect pour la dramaturgie classique russe. Moskou et toute la Russie théâtrale furent scandalisées lorsquen 1926 "Le Revizor" de Gogol fut complètement changé. Meyerhold remania la comedie de Gogol, en rejettant des scènes entières, de deux personnages ne créant quun seul. Résultat: Vsevolod Emilievitch composa une pièce où Gogol fut peu présent, mais en revanche, le metteur en scène y fut doublement. Cest pourquoi Vsevolod Emilievitch commence lexplication du "Revizor" comme il suit: "Les difficultés que suscite cette pièce proviennent du fait quelle est dirigée, comme dautres comédies pareilles, vers lacteur et non pas vers le metteur en scène." Pour Meyerhold il est absolument claire qui devrait gouverner l organisme complexe du théâtre. Et à cause de cela le Maître, en entreprenant même quelques interventions dans le texte, doit "créer une telle atmosphère qui aidera lacteur à jouer son rôle sans difficultés." Une telle approche permet au metteur en scène le remaniement du texte daprès ses propres principes et afinités théâtraux. Par conséquent, il nest plus limité par les valeurs dramaturgiques ou littéraires du texte. Il peut prendre un matériel dramatique de basse qualité - il le remaniera de toute façon; or, la limitation ne dépend que des posibilités créatrices du metteur en scène et les acteurs.
Nous voilà finalement au quatrième élément fondamental du système théâtral de Meyerhold: lacteur. Avant de résumer les positions de Vsevolod Emilievitch concernant lacteur et son jeu, nous allons nous arrêter brièvement, sur la relation spécifique entre lacteur et le metteur en scène dans la conception théâtrale de Meyerhold. Souvent, à des époques et endroits différents, Meyerhold détermine lacteur comme un élément principal et fondamental de la représentation théâtrale. À première vue, cette définition est en contradiction avec la position proclamée que le théâtre de Vsevolod Emilievitch est un théâtre du metteur en scène, cest-à-dire que cest un système où le metteur en scène est lauteur principal de la représentation. Ce nest quen apparence, car si lacteur est pour Vsevolod Emilievitch la figure centrale du théâtre, il nest que le "medium" qui transmet au public les idées du metteur en scène. Et justement pour cela Meyerhold appelera les acteurs "des représentants vivants de lidée du metteur en scène." Bien sûr, pour avoir du succès, lacteur doit posséder une haute créativité, pour arriver à faire passer, par son propre filtre de créativité, les instructions du metteur en scène.
Daprès Vsevolod Emilievitch le but du metteur en scène est de "faire passer sur un plan plus élevé, les éléments particuliers de la représentation, certains personnages, chaque petite partie même, dans une union organique, en harmonie avec lidée personnelle de la représentation en général." Dautre part, le but de lacteur consiste en ceci: en acceptant les idées du metteur en scène relatives au caractère du personnage quil joue, lacteur doit les faire passer par son propre filtre dans le processus de la création, et les transmettre ensuite au public. Et la question fondamentale que lauteur de ce travail élabore est la manière de cette transmission, ou plus exactement, la manière du jeu de lacteur et les préparatifs pour ce jeu.
La conception biomécanique de Vsevolod Emilievitch est à la fois un entraînement dacteur et une manière de jeu dacteur, et ceci avec un seul but: réaliser sur la scène lexigence fondamentale de Meyerhold, celle quil posa encore en 1905, dans le Théâtre-studio et ny renonça quà son incarcération, en 1939: la plasticité de lacteur, son aptitude de transmettre sa propre création par lintermédiaire de son corps (consciement contrôlé) et ses mouvements: "La créativité de lacteur sexprime par les mouvements, auxquels, par le biais de "lémotion" , sassocient un éclat, un coloris et une puissance qui fait contagionner le spectateur." Le système biomécanique nest pas, selon Meyerhold, "un système de théâtre; il nest pas, non plus, un entraînement spécifique, il est une partie des exercices du domaine culturel." Néanmoins, cet entraînement sinsère parfaitement dans le système théâtral de Meyerhold, qui demande de lacteur dêtre une machine parfaite afin de pouvoir tirer le plus grand profit du matériel quil présente au public (ce matériel étant son propre corps): "Le matériel artistique de lacteur est son propre corps, cest-à-dire le torse, les extrémités, la tête et la voix. Durant létude de son propre matériel, lacteur ne doit pas sappuyer sur lanatomie, mais sur les aptitudes de son corps, en tant que matériel de jeu scénique"
La manière biomécanique dentraînement du corps de lacteur part des principes de la taylorisation des mouvements. La théorie de Taylor (Frederick Winslow) concernant lélimination de tous les mouvements inutiles pendant le processus du travail, pour atteindre une productivité plus efficace et diminuer la dépense de la force physique de louvrier, correspond aux expérimentations de Meyerhold relatives au théâtre, ainsi quà la recherche dun tel acteur qui puisse accepter ces expérimentations." Dans le processus de travail on peut non seulement inrtoduire une disposition régulière de pauses, dit Meyerhold, dans un de ses exposés, mais il est necessaire même de trouver de tels mouvements pendant le travail (litalique de Meyerhold - M. P. ) par lesquels on profiterait au maximum du temps de travail [...]. Cela concerne à la fois et lacteur et le théâtre de lavenir." La partie que Meyerhold avait soulignée dans cette déclaration est, en effet, la sublimation de la héorie de Taylor. Cependant, Vsevolod Emilievitch ne peut pas, dans ses exigences créatives, se réduire à un simple souteneur de la thèse de lhomme-machine, en vogue en Russie sovietique dans les années après la Révolution dOctobre. Cetres, Meyerhold considère lacteur pour une espèce de machine (lun des principes de la biomécanique dit: "Le corps est une machine, et louvrier cest le machiniste"), mais avec une correction, très importante dailleurs, car elle permet à lacteur de garder sa créatvité. Cest la position de la dualité de lacteur. Notamment, en partant de la position de Coquelin aîné qui considère que lacteur est en même temps le créateur et le matériel de la création, Meyerhold fera la remarque suivante:" On a limpression que dans chaque acteur qui se met à préparer un rôle il y en a deux: lun cest lacteur qui existe réelement, il est corporel et se prépart à réaliser (à présenter sur la scène le rôle quon lui a confié), cest A1, et lautre, celui qui nexiste toujours pas, celui que lacteur doit présenter sur la scène en une forme achevée, cest A2. A1 se comporte vis-à-vis A2 comme vers un matériel que lon doit façonner. Il faut, avant tout, que A1 voie A2 sur lespace scénique, car il est claire que le jeu de lacteur dépend, de beaucoup, de la spacialité de la scène, de sa forme etc.. A cette conception, structurée de cette façon, relative à lart de lacteur, sassocie encore le besoin dune émotion réflective" en tant que caractère indispensable de lacteur. Pour Meyerhold, "lémotion représente une aptitude de pouvoir transmettre, par les sentiments, les mouvements et les paroles, un devoir imposé de dehors". Les manifestations coordonnées de lémotion réflective représentent, en effet, le jeu de lacteur." Bref, lacteur (A1, dans la terminologie de Vsevolod Emilievitch) à laide de ses connaissance préalables, ses aptitudes, ses capacités physiques et, sans doute, en harmonie avec la conception du metteur en scène, façonne, en toute conscience, le matériel dont il dispose, et, en premier lieu, son propre corps. Et juste à ce moment-là naît le besoin de la biomécanique et ses principes, en tant que moyen dentraînement de lacteur, et, en même temps, comme principe de jeu scénique. Il faut pourtant souligner que ce principe ne fut appliqué en sa totalité que dans quelques pièces: "Le Cocu généreux" , avant tout, et dans "La Mort de Tarelkin" ). De ce poin de vue, "Le Cocu" est la pièce la plus extrème de Meyerhold, mais comme il le dira lui-même: "Le Cocu généreux" devait présenter les principes de la nouvelle technique du jeu, dans la nouvelle situation scénique," cest-à-dire, mettre en epreuve les premisses théoriques de Meyerhold et ses collaborateurs, en poussant le jeu des acteurs jusquaux dernières limites de lexpérimentation.
La biomécanique fait sublimer, en quelque sorte, les prises de positions théoriques dont il était question plus haut: "Si le bout du nez trzvaille, tout le corp travaille," dit encore Vsevolod Emilievitch. Ainsi, on continue la tradition de mettre en évidence le besoin "que lacteur se voie lui - même sur la scène, ou bien (et encore une fois!) que lacteur ait le rôle de lunuficateur dans le processus de la création et le matériel de cette création. Cette attitude suscite le besoin de développer, chez lacteur, le sens de "coordination dans lespace et sur la scène, de même que la capacité de pouvoir se retrouver soi-même dans le courant de la masse, et de plus, le sentiment de distinction, à vue doeil, des distances entre les acteurs sur la scène." Ces qualités de lacteur sont indispensables pour la structuration maximale de la représentation et pour permettre au metteur en scène de planifier, jusquau moindre détail, la mise en scène et le déroulement de la représentation, étant donné que cest lui le facteur de sublimation des créations de tous les participants au théâtre.
Il faudrait avoir en vue, aussi, que toute la conception du jeu de lacteur et lintroduction de la biomécanique au théâtre, nest, pour Meyerhold, quun effort constant dans le sens de définir un tel théâtre qui fasse retour aux racines de la théâtralité et promiuvoir le conditionnement inné du théâtre, comme principe de travail. Sans égard aux variations de son oeuvre, sans prendre en considétarion les contradictions verbales, on constate, tout de même, que loeuvre de Meyerhold est dirigée, pendant presque 40 ans de travail vers un seul but: Quil ne soit pas au théâtre comme cest dans la vie.
Traduit par Ljupka Kalajlieva
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